Il y a une question que je me suis longtemps posée sans oser vraiment la formuler, parce qu'elle me semblait presque déplacée dans un milieu où l'on encourage plutôt à avancer, à produire, à ne pas trop s'arrêter sur ce genre de nuance : est-ce que je suis un entrepreneur qui, accessoirement, se trouve être chrétien, ou est-ce que je suis un chrétien dont l'une des expressions possibles, aujourd'hui, consiste à entreprendre. Vue de loin, la différence peut paraître purement grammaticale, presque un jeu de mots entre un nom et un adjectif. Mais quand on prend le temps de la regarder de près, on s'aperçoit qu'elle ne décrit pas deux façons différentes de dire la même chose : elle décrit deux points de départ complètement différents, et donc, à terme, deux trajectoires qui peuvent se ressembler en apparence tout en étant fondées sur des choses très différentes.

J'ai passé de nombreuses années à bâtir des activités différentes, en autodidacte, en travaillant dur, porté par une conviction sincère que Dieu était avec moi, précisément parce que les choses avançaient, parce que je réussissais à faire vivre ma famille et à faire grandir ce que j'entreprenais. Un jour, après plus d'un an de travail intense loin de ma femme et de mon fils, dans un pays où je ne connaissais personne au départ, j'ai atteint un objectif que je poursuivais depuis longtemps : l'ouverture de la première implantation internationale de ce que j'avais construit. Et puis, quelques jours plus tard, sans qu'il se soit rien passé d'extérieur qui justifie ce changement, une tristesse profonde s'est installée.

C'est dans cet état, un soir, qu'un texte est revenu à mon esprit : le Psaume 127, et cette phrase que j'avais toujours lue comme un simple avertissement contre la paresse : si l'Éternel ne bâtit la maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain. Ce soir-là, pour la première fois, j'ai compris que ce verset pouvait décrire exactement ma situation, alors même que, sur le papier, tout indiquait une réussite.

Il faut prendre le temps de lire ce texte correctement, parce qu'on peut facilement lui faire dire l'inverse de ce qu'il affirme. Ce n'est pas un texte qui oppose le travail à l'absence de travail. C'est un texte qui oppose deux manières de travailler, et donc deux manières de bâtir une vie ou une entreprise : celle qui part de l'angoisse de devoir pourvoir soi-même à tout, et celle qui part de la confiance. C'est cette distinction, plus que tout le reste, qui a fini par transformer ma manière de comprendre ce que veut dire réussir en tant que chrétien.